La petite Princesse de là-bas

 Bon, y’a longtemps que je ne vous ai pas raconté une ‘tite histoire…

Alors voilà.

Il était une fois, très loin d’ici et il y a encore plus longtemps, une petite Princesse pas vraiment belle que les trois capitaines auraient appelée vilaine mais que les animaux des bois, à bon escient, trouvaient charmante.

Est-ce à cause de cela qu’elle se montrait pensive ?

Pas vraiment ; elle avait bien d’autres raisons de se faire du mouron.

C’est qu’il ne faudrait pas croire que la vie des Princesses est toujours rose ; même là-bas et en ce temps-là !

Vous comprendrez mieux quand je vous aurai dit que notre petite Princesse avait vu très jeune son Royal père partir à la guerre en des pays si lointains qu’on en ignorait presque tout et jusqu’à la couleur des habitants. Elle avait vu la Reine, sa mère, se morfondre en l’attendant patiemment mais bien inutilement (on ne revenait pas souvent à cette époque-là…) puis mourir pour de bon de s’être morfondue trop longtemps, la laissant seule dans ce grand château un peu lugubre où elle avait grandie entourée de vieux serviteurs aimables mais pas très drôles.

D’autres se seraient laissés envahir par la mélancolie, dont on sait les armées redoutables, mais pas cette petite Princesse de là-bas qui aimait les fleurs rouges ou bleues et adorait la vie de château ;

D’ailleurs, elle ne s’y ennuyait pas vraiment ou, du moins, pas tout le temps.

C’est qu’elle avait fort à faire notre petite Princesse qui, entretemps, était devenue grande et très mince.

En l’absence du Roi et de la Reine notre Princesse, qui aurait dû à minima épouser un Prince pour devenir Reine et qu’il devienne Roi, devait, ce qui n’est pas rien, décider de tout.

C’est elle qui disait quand il fallait couper les blés ou les faner, quand il était temps de curer les fossés, de rentrer les foins ou de faire les vendanges… C’est elle qui décrétait deux fois par an la journée de lessive et bien d’autres choses encore… C’était à elle aussi de fixer la date du carnaval et d’organiser des fêtes au château pour égayer quelques heures la vie de dur labeur de ses sujets.

Bref, elle n’avait pas une minute à elle et  s’ennuyait rarement ; mais ça ne l’amusait pas vraiment.

Elle se passionnait moins pour ces et ses sujets que pour les verbes, les compléments et surtout les adjectifs et les adverbes…

Eh oui, vous l’avez deviné, la petite avait l’âme poète et rêvait…

Mais je m’égare et perd mes moutons.

Reprenons.

Donc notre petite Princesse désormais grande faisait vaillamment son et ses devoirs – aidée fort heureusement par tout un petit monde de personnes avisées dont elle avait su s’entourer – et c’était merveille de la voir se préoccuper du matin au soir du bien-être de tous les habitants de ce petit pays qui, faute de Roi et de Reine, était devenu – forcément – une principauté.

Mais avant tout cela et juste après la poésie, ce qu’elle aimait vraiment c’était rire avec les colibris, danser avec les poneys et chanter avec les poissons. Spécialement les poissons rouges qui, la bouche grande ouverte, à grand renfort de bulles et pour la plus grande joie des grenouilles peuplant les douves du château, poussaient des graves profonds pour accompagner les vocalises de leur Princesse unique et préférée.

Non, elle n’était pas triste notre petite Princesse de là-bas devenue grande et mince ; enfin pas souvent et seulement lorsqu’elle songeait combien il était dommage que son château fût trop éloigné des grands axes de circulation pour que les Princes charmants, dont c’est l’usage qu’ils aillent par monts et par vaux et généralement au hasard visiter les belles ou moins belles Princesses, endormies, pieds nus ou n’importe quoi mais toujours impatientes de convoler avec l’élu de leur cœur, fassent un détour jusque chez elle.

Et c’est vrai que les Princes de son temps étaient tout aussi charmants mais beaucoup moins intrépides et aventureux que ceux d’antan. Sans parler de ceux d’ici et maintenant. Rien n’est jamais plus aussi bien qu’avant !

Reconnaissez que tout le monde était en droit de s’inquiéter d’une situation qui ne laissait pas entrevoir de jours meilleurs. D’ailleurs, le vieux magicien qui vivait depuis toujours tout en haut du beffroi – il était un peu sourd et les cloches ne le gênaient pas – et qui ne manquait jamais de s’attendrir chaque fois qu’il apercevait la désormais plus grande et moins jeune Princesse, se faisait un sang de poulpe.

Pour le dire tout crûment, il broyait du noir.

Mais alors, me direz-vous. Alors ?

Alors…

 

Alors, du haut de son beffroi, très loin d’ici et il y a encore plus longtemps, le vieux magicien un peu sourd qui avait l’œil vif et l’autre obscurci par la cataracte, se souvenant qu’il avait des pouvoirs probablement efficaces bien que très certainement rouillés, se saisit de sa tablette magique, ouvrit son livre d’eMages et dit d’une voix sépulcrale qu’il réussissait à merveille et dont il était à juste titre raisonnablement fier :

« Que la force soit avec moi ! »

Et le pays tout entier, qui n’était pas bien grand, résonna de ce cri. Les corbeaux, étonnés, s’en furent se percher sur des arbres plus éloignés ; le bedeau, subjugué, s’agrippa à sa corde et sonna mâtine sans considération de l’heure ; les grenouilles, qui n’en manquent pas une, coassèrent à l’unisson ; même l’ours savant, pourtant occupé à lécher le fond d’un pot de miel éthique et bio, fit de sa propre initiative une pirouette que personne ne lui avait demandée et, croyez-le où pas je m’en moque comme de ma première tasse de thé, notre petite Princesse rugit en rougissant ce qui, on peut le comprendre, n’était pas dans ses habitudes.

De ce jour-là plus rien ne fut comme avant. Tout était pareil, mais on sentait bien que c’était différent. Le matin il faisait frais, le soir aussi ; quand il y avait du soleil il faisait chaud et, la nuit, tous les chats étaient gris… Sans l’ombre d’un doute quelque chose se préparait.

Et le Mage à sa fenêtre scrutait l’horizon et ne voyait rien que le soleil poudroyer et le chemin flamboyer (le matin, car l’après-midi c’était l’inverse).

La tension était à son comble ; les poissons rouges se retenaient de respirer et les corbeaux de croasser. Bref, ça ne pouvait plus durer.

Alors,

Alors…

Alors il est arrivé ?

Eh non.

Elle est partie.

Elle est partie et s’en fut fini de la principauté (forcément, il n’y avait plus de Princesse).

Il fallut dare-dare inventer la démocratie et, pour la première fois, dans ce tout petit pays très loin d’ici et il y a encore plus longtemps, procéder à une votation pour élire au suffrage universel un Président intérimaire et intermittent qui, en attendant la restauration de la principauté, aurait à charge d’expédier les affaires courantes et de veiller à ce que tout continue comme par devant.

Le magicien fut bien évidemment éliminé ; il avait trop d’eMagination, et l’on opta pour le candidat le moins bavard qui fut : un taiseux un peu grognon mais savant de profession et habitué à se montrer en public. C’est important pour un Président.

Ce fut donc, à l’unanimité moins une voix (et le vote étant secret je ne vous dirai pas laquelle) que fut désigné et hissé à grands efforts sur le pavois, conformément à l’usage gaulois, l’élu qui répondait au nom de Martin : l’ours Martin qui vous salue bien.

Depuis, dans cette petite République, tout va pour le  mieux dans le meilleur des mondes possibles. C’est tout différent, mais rien n’a changé. Les choses et les gens vont leur petit bonhomme de chemin exactement comme avant et chacun se félicite du changement. Même le bedeau se plait à dire qu’autrefois c’était pas si bien. C’est vous dire !

Et la petite Princesse me direz-vous ?

La Princesse ? Celle qui est devenue grande et mince et plus si jeune ?

C’est une autre histoire.

Mais si vous insistez je vous la raconterai aussitôt mon luth accordé.

 

 

1 réponse

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s